
Un projet d’économie circulaire né au CFA BTP de Ducos, récompensé à Paris par un prix national de l’innovation
Ils ont vingt ans, ils sont apprentis en BTS Management Économique de la Construction, et ils viennent de décrocher un prix prestigieux à Paris pour une idée aussi simple que révolutionnaire : recycler les millions de bouteilles plastiques consommées chaque année en Martinique pour fabriquer des gaines électriques destinées aux chantiers de travaux publics. Bienvenue dans l’univers d’EcoGaine, un projet qui réconcilie BTP et développement durable.
La Martinique, île aux deux visages plastiques
Pour comprendre EcoGaine, il faut d’abord saisir le paradoxe martiniquais. Sur cette île caribéenne de 1 128 km², la consommation d’eau en bouteille atteint des sommets. La raison ? Le chlordécone. Ce pesticide, utilisé massivement dans les bananeraies jusqu’en 1993, a contaminé une grande partie des sols et des nappes phréatiques de l’île. Résultat : des décennies plus tard, les Martiniquais restent parmi les plus gros consommateurs d’eau embouteillée de France.
Cette surconsommation génère une montagne de déchets plastiques. Actuellement, ces bouteilles sont collectées, compactées en balles par des entreprises locales comme Bâti ou Anticyclage à Ducos, puis… expédiées en métropole pour y être traitées. Des milliers de kilomètres parcourus, une empreinte carbone considérable, et au bout du compte, une matière première qui quitte le territoire sans créer de valeur localement.
C’est ce constat absurde qui a fait naître EcoGaine.
Une idée née d’une rencontre

Tout commence par l’intervention d’Olivier, membre du comité de l’incubateur WinLab’, venu présenter aux étudiants du CFA BTP de Ducos une problématique environnementale : la pollution par les déchets plastiques en Martinique. Pour Hartock Nahun et Marie-Anne Amar, étudiants en deuxième année de BTS Management Économique de la Construction, le déclic est immédiat.
« L’idée est venue dans la seconde », raconte Hartock Nahun.
« On s’est dit : on est dans le BTP, on utilise des matériaux plastiques tous les jours sur les chantiers, pourquoi ne pas boucler la boucle ? »
Les deux apprentis se lancent alors dans des recherches intensives sur internet, étudient les procédés de transformation du plastique recyclé, et organisent des visites d’usines.
La visite de l’entreprise Tubulex lors de la Journée Portes Ouvertes des Industries (le « Touristériel ») leur permet de comprendre concrètement comment sont fabriquées les gaines TPC – ces tubes annelés rouges ou noirs que l’on aperçoit sur tous les chantiers de voirie, et qui servent à protéger les câbles électriques enterrés. Le processus de fabrication, relativement simple, leur semble tout à fait adaptable à une matière première recyclée.
EcoGaine : l’économie circulaire appliquée au BTP
Le concept d’EcoGaine tient en une phrase : transformer les bouteilles plastiques collectées en Martinique en gaines TPC (Tubes de Protection des Câbles) utilisables sur les chantiers de VRD (Voirie et Réseaux Divers) de l’île. Un circuit court, local, qui répond à plusieurs enjeux simultanément.
Sur le plan environnemental, le projet permet de réduire drastiquement l’empreinte carbone liée au transport des déchets vers la métropole. Plus besoin d’affréter des conteneurs de plastique compacté à travers l’Atlantique : la matière est traitée sur place, à quelques kilomètres de son lieu de collecte.
Sur le plan économique, EcoGaine crée de la valeur localement. Au lieu d’exporter une matière première brute, la Martinique pourrait produire un bien manufacturé à forte valeur ajoutée, générant emplois et savoir-faire sur le territoire. Les entreprises du BTP martiniquais, grandes consommatrices de gaines TPC, deviendraient clientes d’une filière 100 % locale.
Sur le plan social, le projet sensibilise les professionnels du bâtiment aux enjeux du développement durable et démontre que le secteur de la construction peut être acteur de la transition écologique, loin des clichés qui lui collent à la peau.
Un circuit vertueux en quatre étapes
Les porteurs du projet ont imaginé un processus complet, pensé pour s’intégrer aux réalités du terrain martiniquais :
- Consommation et collecte : Les ouvriers des chantiers BTP, gros consommateurs d’eau en bouteille sous le soleil caribéen, deviennent les premiers maillons de la chaîne. Leurs bouteilles vides sont triées et déposées dans des bacs de recyclage dédiés sur chaque site.
- Acheminement : Les déchets plastiques sont transportés vers l’unité de transformation locale, évitant ainsi le coûteux et polluant voyage transatlantique.
- Transformation : Le plastique est broyé, fondu et extrudé pour produire des gaines TPC aux normes, prêtes à l’emploi.
- Mise en œuvre : Les gaines recyclées sont utilisées sur les chantiers de VRD martiniquais, bouclant ainsi le cercle vertueux de l’économie circulaire.
« Le but, c’est d’éviter l’augmentation de la production de CO2 dans l’atmosphère », résume Marie-Anne Amar. « Nous produisons une quantité énorme de déchets plastiques, il fallait répondre à cette problématique localement. »
Paris, novembre 2024 : la consécration nationale
Le 25 novembre 2024, Hartock Nahun et son équipe s’envolent pour Paris. Direction : le Cometh Post, événement national qui récompense les projets innovants dans le secteur de la construction. EcoGaine est en lice dans la catégorie « Ressources et RSE » (Responsabilité Sociétale des Entreprises).
Si le projet n’obtient pas de distinction dans sa catégorie initiale, le jury, impressionné par la pertinence et la maturité de la démarche, décide de créer une catégorie spéciale pour le récompenser. EcoGaine reçoit le Prix Premium pour l’Innovation – une reconnaissance qui valide le travail de recherche mené par ces apprentis martiniquais et propulse leur projet sous les feux des projecteurs nationaux.
« C’est une distinction pour un projet d’avenir », explique Hartock Nahun avec fierté. « On nous a créé une catégorie pour valoriser notre travail de recherche. »
Le BTP, acteur inattendu de la transition écologique
EcoGaine bouscule les représentations. Le secteur du bâtiment et des travaux publics, souvent pointé du doigt pour son impact environnemental – consommation de ressources, production de déchets, émissions de gaz à effet de serre – peut aussi être un levier de la transition écologique. C’est le message que portent ces jeunes apprentis.
« Le BTP ne s’arrête pas juste aux manœuvres et aux maçons », insiste Hartock Nahun. « Il participe aussi à l’innovation et au développement de la Martinique à travers ce type de projet. » Une vision moderne d’un secteur en pleine mutation, où les compétences techniques s’enrichissent d’une conscience environnementale.
Le projet illustre également la capacité des formations professionnelles à générer de l’innovation. Loin de l’image parfois dévalorisée de l’apprentissage, le BTS Management Économique de la Construction du CFA BTP de Ducos forme des professionnels capables de penser les enjeux globaux du secteur et de proposer des solutions concrètes aux défis contemporains.
Et maintenant ? L’appel aux acteurs économiques
EcoGaine a franchi l’étape de l’idéation et de la reconnaissance. Reste désormais le plus difficile : passer du concept à la réalité industrielle. Pour cela, le projet a besoin de soutiens.
Les porteurs du projet lancent un appel aux acteurs économiques martiniquais. Lors de l’Afterwork du CFA BTP en janvier 2025, Hartock Nahun s’est adressé directement aux chefs d’entreprise et aux institutionnels présents : « Nous espérons profiter de votre réseau et vous demandons de nous aider, nous ici au CFA, à produire davantage d’innovation. »
Le projet nécessite des investissements pour acquérir les équipements de transformation, établir des partenariats avec les entreprises de collecte existantes, et mener des tests de conformité sur les gaines produites. Une étude de faisabilité économique devra également être menée pour valider le modèle et convaincre les donneurs d’ordre publics et privés d’intégrer ces produits recyclés dans leurs cahiers des charges.
Une graine d’espoir pour demain
À l’heure où la Martinique cherche des voies de développement économique compatibles avec les impératifs écologiques, EcoGaine trace un chemin prometteur. Le projet démontre qu’il est possible de transformer une contrainte – la pollution plastique héritée de décennies de contamination au chlordécone – en opportunité économique et environnementale.
Il prouve aussi que l’innovation peut naître partout, y compris dans un centre de formation professionnelle, portée par des jeunes qui refusent de dissocier leur avenir professionnel des enjeux planétaires. EcoGaine, c’est peut-être le début d’une filière d’économie circulaire martiniquaise dans le BTP. C’est en tout cas la preuve vivante que bâtir l’avenir peut rimer avec préserver la planète.
Le nom même du projet – EcoGaine, contraction d’« écologie » et de « génération » – porte cette ambition : faire émerger une nouvelle génération de bâtisseurs, consciente de son rôle dans la préservation de l’environnement, et capable de transformer les défis d’aujourd’hui en solutions de demain.
LE PROJET EN BREF
Nom : EcoGaine
Porteurs : Hartock Nahun, Marie-Anne Amar et leur équipe
Formation : BTS Management Économique de la Construction – CFA BTP de Ducos
Concept : Recycler les bouteilles plastiques en gaines TPC pour les chantiers de VRD
Distinction : Prix Premium pour l’Innovation – Cometh Post, Paris, novembre 2024
Contact : CFA BTP de Ducos – Quartier Vaudrancourt, Martinique



