Biodiversité / Tourisme

Des traces de Chlordecone dans les tortues de Martinique.

Les dernières campagnes de capture des tortues vertes menées par le chercheur Damien Chevallier a révélé des résultats scientifiques inattendus et inquiétants. Les tortues martiniquaises seraient contaminées par une molécule malheureusement trop bien connue des martiniquais : la Chlordécone.  Comment est ce possible? Il est trop tôt pour se prononcer mais il est urgent de s’enquérir des éventuelles conséquences sur la santé de la population qui réside dans le sud Caraibe, lieu de vie des tortues vertes.

Les tortues vertes, les sentinelles de l’environnement.

Depuis 2013, Damien Chevallier, chercheur au CNRS ( le Centre National de Recherche Scientifique) a mis en place avec des bénévoles et le laboratoire BOREA ( Le laboratoire de Biologie des organismes et des écosystèmes aquatiques) une campagne de CMR( Capture, Marquage et Recapture) pour mieux étudier les tortues marines de Martinique et permettre ainsi leur préservation. L’espèce qui est concernée par cette campagne est la tortue verte. La dernière campagne a eu lieu fin février et les éléments recueillis à travers les prélèvements sur les tortues en 2022 et 2023 ont de quoi interroger plus globalement sur la santé de la faune marine de Martinique. Le scientifique qui s’intéresse aux tortues depuis une première expérience en Guyane a été troublé par l’interprétation de certains résultats obtenus après les études toxicologiques des animaux capturés. Il nous explique sa découverte :  « On fait pas mal de prélèvements de sang et on a découvert de la Chlordecone sur 60% des 80 tortues que nous avons capturées (ndlr en 2022 et 2023). Et parmi ces 80 tortues étudiées, 8 avait un taux de Chlordecone supérieur au seuil de tolérance fixé chez l’être humain ». Ce qui interpelle dans ces données c’est que la zone où les tortues ont été capturées n’est pas répertoriée comme étant contaminée par la Chlordecone selon le chercheur. La campagne menée par les scientifiques et autres bénévoles se déroule dans les eaux de la commune des Anses d’Arlet chaque année. Les captures sont réalisées dans les zones d’Anse Dufour et Anse Noire, Grande-Anse et Anses d’Arlet bourg. On aurait envie d’imaginer que ces tortues ont été contaminées dans d’autres zones voire même d’autres pays. Cette option est à mettre de coté, car les études menées depuis 2013 par Damien Chevalier et ses collègues révèlent que les tortues fréquentant nos eaux demeurent plus de 10 ans en Martinique et surtout conservent le même habitat durant tout leur séjour affirme le scientifique :  « On a pu mettre en évidence qu’il y a en faite une très haute fidélité aux zones d’alimentation. C’est à dire que les tortues ne bougent pas des Anses d’Arlet et encore moins de leur propre anse. Les tortues restent 10 à 15 ans dans la même anse ».   Et c’est donc à partir de  ces observations que Damien Chevalier peut affirmer que les tortues ont été en contact avec la Chlordecone aux Anses d’Arlet. La grande question est désormais de savoir comment cette contamination a eu lieu et par ricochet doit-on être inquiet de la possible contamination des eaux de cette commune touristique du sud par ce pesticide. Mais ce n’est pas tout, le chercheur du CNRS nous fait la démonstration du rôle de lanceur d’alerte qu’est la tortue verte. En effet, les captures des tortues ont mis en lumière la présence d’une multitude d’autres polluants dans l’organisme des tortues qui pour rappel se nourrissent principalement grâce aux herbiers. « Sur 103 molécules recherchées, on a trouvé 74 polluants , et ça c’est en dehors de la Chlordecone. Et certaines tortues ont jusqu’à 34 polluants présents dans leur organisme, dont certains sont très cancérigènes ». A l’aune de ces données, le scientifique se dit désormais préoccupés par les conséquences sur la santé des riverains. « Si les tortues sont contaminées alors qu’elles sont en début de chaine alimentaire, ce sont des herbivores, il y a de fortes chances qu’elles aient trouvé cela dans les herbes marines qu’elles consomment sur place. Ça veut dire que tout ce qui est poissons, crustacés qui sont consommés par les riverains sont susceptibles d’être contaminés aussi aux mêmes polluants ». Pour rappel, la commune des Anses d’Arlet n’est pas concernée par une interdiction de pratiquer la pêche. Damien Chevallier sait pertinemment que ces révélations vont faire l’effet d’une bombe, mais le plus important pour lui c’est la santé humaine. Il se dit prêt à répondre aux sollicitations pour prouver ce qu’il avance.

La Martinique zone de développement des tortues.

Les 11 ans d’observation et d’analyses des campagnes de CMR ont permis d’en savoir davantage sur le parcours de vie des tortues vertes présentes dans nos eaux. Le premier constat est que le nombre de tortue est stable. Le recoupement des observations et des statistiques indique qu’il y a environ 300 tortues vertes dans cette zone des Anses d’Arlet. L’autre enseignement est que ces tortues ne naissent pas en Martinique. Ces animaux marins viennent de toute la planète pour se développer et acquérir la maturité nécessaire avant la reproduction nous explique Damien Chevallier. « Une tortue arrive en Martinique à 20 cm, elle a à peu près 1 an et elle va passer entre 10 et 15 ans selon l’individu en Martinique et ensuite elle ira rejoindre ailleurs une zone d’alimentation où se trouvent des adultes et notamment leurs mères ». Ces éléments ont été confirmés par le suivi satellitaire de quelques tortues équipées de balise. La tortue a alors entre 11 et 16 ans mais n’est toujours pas en capacité de se reproduire. Selon les modèles de croissance,  la tortue va atteindre l’âge de la reproduction après 6 ou 9 ans de croissance supplémentaire au contact des adultes. Selon toute vraisemblance, nous explique le scientifique, « il faut entre 20 et 25 ans pour qu’une tortue verte se reproduise pour la première fois ». Ces chiffres rappellent avec gravité pourquoi il est important de protéger ces tortues pour qu’elles aient une chance d’atteindre l’âge de la reproduction. Un vrai challenge!

Des bénévoles engagés

Pour cette dernière campagne, ils étaient près d’une cinquantaine de bénévoles répartis sur plusieurs jours pour la capture des tortues, les prélèvements et la logistique.  Des hommes, des femmes de toutes origines animés par l’envie de s’investir pour la préservation de l’environnement et des tortues.  Parmi ceux-ci, Sidney Régis, l’artiste et apnéiste martiniquais détenteur de plusieurs records de France fait partie de l’aventure depuis le début. C’est lui qui coordonne le travail de capture effectué par les apnéistes. La tache n’est pas simple. Pour attraper les tortues, les apnéistes ont mis au point un mode opératoire qui nécessite une grande concentration. En surface, un groupe de plongeurs observe le fond et quand une tortue est repérée un des plongeurs pique droit à son aplomb et tente de l’attraper par la carapace. Une fois la carapace accrochée les autres plongeurs viennent l’aider à hisser l’animal à bord du bateau où les prélèvements et observations sont effectués par les biologistes marins. Une mission qui passionne Sidney : «  c’est une aventure assez dingue, depuis plusieurs années, qui lie des personnes qui sont convaincues que l’impact positif sur le long terme de leur action est crucial pour la préservation des tortues. Ce qui est assez fou dans ce projet c’est de voir à quel point ce qu’on fait est concret et permet de préserver et de mieux connaitre l’espèce ».  Depuis 10 ans, le martiniquais Mosiah Arthus, garde du Parc Naturel Régional de Martinique a lui aussi rejoint l’équipe enthousiasmé par le travail de Damien Chevallier: « J’ai vu Damien faire un exposé sur les tortues, il y a une dizaine d’années. Je suis aller le voir pour lui demander s’il avait besoin de volontaire… et il m’a d’emblée dit « super prend mon numéro, j’adore les mecs comme ça déterminé », c’est  comme ça que l’aventure a commencé ». Une aventure qui du a sens pour Mosiah : « J’ai conscience qu’il faut que je contribue à toutes ces démarches de conservations des espèces sur mon territoire, puisque je suis né ici. En tant que local, je pense que je dois m’investir en tant que jeune mais aussi transmettre aux plus jeunes, donner l’exemple, montrer que les martiniquais s’investissent auprès de Damien qui est un super mec. Oui c’est primordial pour moi ».

Les mentalités ont changé

Les tortues marines qui ont failli disparaitre à cause de la surpêche dans les années 90 sont protégées par un arrêté depuis 1993 en Martinique. Cette protection a permis à l’espèce de se régénérer. Le travail réalisé par les associations locales et les organismes de l’Etat ont également eu un impact sur le comportement de la population locale, pêcheurs inclus. Si des captures se produisent malheureusement accidentellemen ou intentionnellement dans certains cas de figure, les pêcheurs ont pris le partie des tortues. Hervé Naud, pêcheur à la retraite à Petite Anse a perçu l’évolution des mentalités même au sein de sa profession. « Il y en beaucoup, je les vois quand je plonge. C’est bien, elles sont bien protégées ». Et il rappelle que les pêcheurs jouent le jeu ils n’utilisent plus les filets trémail dans lesquelles les captures accidentelles étaient fréquentes. De proies les tortue sont devenues attractions pour la population locale et les visiteurs. Il est désormais fréquent de croiser les tortues à proximités des plages des Anses d’Arlet. Mosiah, en profite pour mettre en garde les observateurs. «  On peut apprécier de les voir évoluer mais il faut absolument garder ses distances pour ne pas les déranger ou les harceler ». L’équilibre est fragile, l’émerveillement ne doit pas prendre le pas sur le harcèlement des animaux d’autant plus qu’un nouveau danger guette les tortues. Le résultat des recherches de Damien Chevallier indique que les zones d’alimentation des tortues se sont réduites depuis quelques années, ce qui crée une certaine tension entre les tortues forçant les plus faibles à partir plus tôt que prévu avec le risque de ne pas atteindre la prochaine étape de leur évolution.

T.T

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