
Alors que l’appel d’offres pour le renouvellement de la délégation de service public entre dans sa phase finale, avec un dépôt des offres repoussé au 9 février, le site de valorisation organique de Martinique accélère sa montée en puissance. Déchets verts, restes alimentaires, invendus de magasins, huiles usagées : tout est désormais orienté vers un objectif clair, transformer un maximum de matière organique en compost, plutôt que d’orienter ces tonnages humides vers l’incinération ou l’enfouissement. Dans un contexte où la Martinique cherche à réduire ses déchets et à mieux valoriser ses ressources, le site s’impose comme un maillon essentiel de la chaîne. Cette montée en charge repose toutefois sur une condition déterminante : la qualité du tri à la source. Elle est aujourd’hui rendue possible grâce à de nouveaux équipements et à la perspective de la réhabilitation d’un hall majeur, annoncée pour fin mai / début juin 2026. Guynel Holo, technico-commercial chez IDEX, revient sur le fonctionnement du site, les contraintes techniques rencontrées et les enjeux à venir pour faire du compost une solution durable et pleinement efficace au service de l’agriculture martiniquaise.
Interview de JOHAN REGIS – Directeur du CVO
« La filière est en train de changer d’échelle : les volumes augmentent, les usages se structurent, et le compost devient aujourd’hui le cœur stratégique de la valorisation des déchets organiques en Martinique. »
Où en est-on du renouvellement de la délégation de service public ?
Le calendrier a été décalé : le dépôt des offres est repoussé au 9 février. L’exploitant actuel (IDEX) se positionne pour le renouvellement, et d’autres acteurs pourraient candidater, mais tant que les offres ne sont pas déposées, cela reste encore flou.
Concrètement, que traitez-vous aujourd’hui sur le site ?
Nous recevons les déchets verts de Martinique, une partie des fractions fermentescibles et surtout des biodéchets alimentaires venant notamment de grands magasins et, potentiellement, de la restauration. À l’origine, le site visait aussi la production de gaz et d’électricité via la méthanisation, mais toute la partie “métha” est à l’arrêt. Aujourd’hui, on se concentre vraiment sur le compost.
Vous produisez combien de types de compost ?
Deux :
- Un compost dit “bio” : il n’intègre pas de biodéchets alimentaires (uniquement du déchet vert broyé).
- Un compost “conventionnel” (souvent appelé T5) : il intègre des biodéchets alimentaires (avec, selon les apports, huiles, produits laitiers, déchets de cuisine, etc.).
Quels volumes traitez-vous actuellement ?
En ordre de grandeur : 24 000 tonnes/an de déchets verts et environ 500 tonnes/an de biodéchets alimentaires (sur les flux qui nous concernent directement dans cette visite). On observe une stabilité sur le déchet vert, et une forte progression sur les biodéchets, avec une hausse très marquée depuis 2023.
Pourquoi cette hausse des biodéchets depuis 2023 ?
Il y a eu une impulsion forte pour capter davantage de biodéchets (notamment côté industriels et invendus), et aussi une montée en puissance des moyens. Mais cette hausse crée un défi : absorber et traiter correctement ces flux.
Quels sont vos principaux partenaires ou apporteurs ?
Pour les déchets verts, ce sont surtout les collectivités via les EPCI (par exemple Espace Sud, et plus largement les intercommunalités) et les déchetteries. Le privé existe mais reste marginal sur ce flux.
Pour les biodéchets alimentaires, c’est beaucoup plus varié : invendus de magasins, apports d’acteurs privés, parfois via des transporteurs qui livrent des flux de clients multiples (cela peut aller de yaourts et produits emballés à des farines ou autres denrées). Nous recevons aussi des huiles alimentaires.
Interview de JEAN LEROYER – Responsable technique IDEX
« Tout commence au geste de tri : si les apports arrivent propres, la technologie suit ; s’ils arrivent pollués, on fabrique des contraintes là où il devrait y avoir de la valorisation. »

Quels freins rencontrez-vous au quotidien ?
Sur les déchets verts, le principal sujet, ce sont les pollutions : cailloux, câbles, pièces métalliques… Or le process est simple : une broyeuse n’est pas faite pour avaler des indésirables. Une amélioration a été mise en place : plutôt qu’une chargeuse “à l’aveugle”, on utilise davantage une pelle avec mâchoire pour voir ce qu’on met dans le broyeur et retirer un maximum de polluants en amont. Malgré tout, il peut rester des indésirables.
Et côté biodéchets alimentaires ?
Le frein, c’est surtout la montée des volumes : on avait besoin d’un outil plus performant pour séparer efficacement matière organique et emballages. Une nouvelle machine est en cours de mise en service, avec des tests annoncés dès aujourd’hui.
Cette nouvelle machine, elle sert à quoi exactement ?
Elle sert à déconditionner : séparer les emballages (plastiques, etc.) de la matière organique valorisable. L’image la plus simple, c’est celle d’un extracteur de jus, mais à l’échelle industrielle : d’un côté, on récupère les refus (emballages) qui partent ensuite vers l’incinération ; de l’autre, une matière organique qui ressemble à une pâte, intégrée au process de compostage.

Quelle capacité visez-vous avec cet équipement ?
On parle d’environ 3 500 tonnes/an de biodéchets déconditionnés, avec une possibilité de progression. La quantité “par jour” varie trop : une casse de frigo ou un incident logistique peut amener, sur une journée, des apports très importants. C’est pour cela qu’on raisonne surtout en volume annuel.
Pourquoi est-ce si important de détourner ces flux de l’incinération et de l’enfouissement ?
Parce que ces biodéchets sont très humides :
- En incinération, l’humidité dégrade la performance (on ne “fait pas de l’électricité avec de l’eau”, pour le dire simplement).
- En enfouissement, on perd une matière valorisable, et on génère des gaz et risques associés.
Le bon sens, c’est : d’abord éviter le déchet ; ensuite valoriser au plus près. Un particulier peut composter au jardin. Une entreprise ou un supermarché, non : il lui faut un outil relais comme celui-ci.

Vous parlez beaucoup de qualité du tri. Où ça coince ?
Dans le geste à la source. Exemple : mettre des déchets verts dans un sac plastique “pour que ce soit plus propre” est une mauvaise idée, parce que le plastique finit par se retrouver en micro-débris dans le compost. Or le compost est utilisé et parfois distribué : personne ne veut récupérer un compost avec des bouts de plastique.
Le message est simple : ce qui arrive au départ conditionne la qualité à la fin.
Interview de Guynel HOLO – Technico commercial IDEX

Le compost, il part où aujourd’hui ?
La commercialisation existe déjà. Environ 80 % de la production part vers la filière banane. Le reste va vers des vergers, pépinières, maraîchers. Et la demande augmente : il y a plus de commandes que de production à certains moments.
Pourquoi ne produisez-vous pas davantage si la demande est là ?
Parce qu’on a été longtemps limité par l’espace : nous sommes encore amputés d’environ 65 % de surface de travail, le temps qu’un hall majeur soit réparé. La réhabilitation est annoncée pour fin mai / début juin 2026. Quand ce hall sera de nouveau disponible, on pourra augmenter les volumes et améliorer la qualité (plus de place, plus de souplesse, plus de maturation possible).
Quelles améliorations visez-vous sur les deux composts ?
Deux axes principaux :
- Réduire au maximum toute pollution plastique (sur les deux produits).
- Sur le compost intégrant des biodéchets alimentaires, améliorer la maturation : plus un compost mature, plus il s’affine et s’enrichit.

La méthanisation, c’est définitivement abandonné ?
La partie méthanisation a été conçue au départ pour un flux important qui, dans les faits, n’a jamais été capté comme prévu. Le point clé, c’est la collecte et la qualité du gisement. Aujourd’hui, la priorité est assumée : faire du compost, correctement, et détourner un maximum de matières organiques des filières non adaptées.
La sensibilisation du public, vous la faites comment ?
Pas assez, à ce stade. Il existe un affichage sur site (panneau informatif), mais la vraie dynamique passe surtout par l’autorité organisatrice, puisque le site s’inscrit dans une délégation de service public “sous la coupole” du syndicat. Des actions sont en cours : vidéos de présentation des sites, réflexion sur des visites pédagogiques (écoles, acteurs locaux, parties prenantes).
Qu’est-ce qui manque pour mieux coordonner tout ça ?
Une communication plus “à la hauteur des enjeux” et une coordination renforcée, même si elle progresse. L’idée est de construire une vraie roadmap : faire comprendre ce que font les sites, pourquoi le tri est crucial, et comment chacun peut agir.
Vous seriez ouverts à des supports pédagogiques partagés, des relais, des partenariats ?
Oui, mais dans un cadre coordonné avec la communication de l’autorité organisatrice. L’exploitant ne peut pas “faire tout et n’importe quoi” en solo : il y a des validations, une ligne de communication globale, et des interlocuteurs dédiés.
Un dernier mot : quel est le message le plus important à faire passer ?
Le site évolue, investit, s’équipe, réhabilite. Mais le vrai combat, c’est le geste de tri et la qualité des apports : si le gisement arrive propre, le compost sera propre. Si l’on mélange, on fabrique des problèmes… et on dégrade un produit que beaucoup de Martiniquais utilisent déjà et apprécient.
Thierry Léonard



