Biodiversité / Tourisme

Florent Grabin : « La Martinique doit enfin ouvrir le débat sur la montée des eaux »

Président de l’association écologique PUMA, Florent Grabin appelle à une prise de conscience plus nette des risques liés au réchauffement climatique et à l’élévation du niveau de la mer en Martinique. Au lendemain des élections municipales, il estime que ces sujets sont restés trop discrets dans le débat public. Il plaide aujourd’hui pour une réflexion de fond sur l’aménagement du territoire, la protection de la baie de Fort-de-France et la nécessité de lancer sans tarder des études sur des solutions d’ampleur.

« Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement le littoral : c’est l’avenir même des zones stratégiques de la Martinique. »

Après les élections municipales, quel constat faites-vous ?

La campagne est maintenant terminée, avec la fin des sonos sur la voie publique, et comme souvent, toutes les promesses ont été dites. Chacun y est allé de sa formule, de sa critique ou de sa “boule puante”, mais au bout du compte, je constate une nouvelle fois que le grand gagnant reste l’abstention, qui traduit selon moi les nombreuses déceptions provoquées par le comportement de beaucoup d’élus. Cela interroge forcément notre manière locale de faire vivre la démocratie.

Le paysage politique a changé : certains maires ont été reconduits, d’autres ont été élus. PUMA leur souhaite la bienvenue et surtout de réussir dans la mise en œuvre de leurs programmes. Mais je regrette profondément que l’environnement, le réchauffement climatique et l’élévation du niveau de la mer aient été quasiment absents des différents débats. Or ce sont des enjeux majeurs. Nous persisterons, avec l’appui de la population, pour que celles et ceux qui sont en responsabilité mettent enfin en œuvre tous les moyens nécessaires pour prendre en compte ce changement prévisible et incontournable.

Pourquoi dites-vous que ces enjeux ont été insuffisamment abordés ?

Parce qu’on ne peut plus faire comme si ces questions relevaient d’un avenir lointain. Le niveau de la mer s’élève inexorablement à l’échelle du globe. Les scientifiques le documentent. Nous savons que les effets du réchauffement climatique toucheront directement les littoraux, les zones basses, les terres agricoles, les réseaux, les équipements et les espaces habités.

Je pense que nous avons pris beaucoup de retard. La Martinique accuse déjà un très grand retard dans plusieurs domaines structurants : l’eau et l’assainissement, le réseau routier, les réserves en eau pour la boisson et l’agriculture, les logements sociaux, entre autres. Dans ce contexte, la montée des eaux ne doit pas être perçue comme un sujet supplémentaire parmi d’autres, mais comme un facteur aggravant qui oblige à repenser l’aménagement du territoire.

Vous évoquez la nécessité d’entrer dans le détail à l’échelle des communes littorales. Pourquoi ?

Parce que le risque n’est pas abstrait. Il concerne directement des communes, des quartiers, des terres et des activités. Il suppose aussi que les responsables publics, à tous les niveaux, s’emparent réellement du sujet. À mes yeux, il faut dépasser les approches trop générales et regarder concrètement ce qui menace les communes du littoral, leurs infrastructures, leurs terres fertiles et leurs réseaux.

J’ai parfois le sentiment que ce sujet, pourtant fondamental pour l’aménagement du territoire, n’est pas mis au centre comme il le devrait. Je ne veux pas personnaliser à l’excès le débat, mais je crois que tous ceux qui ont ou ont eu des responsabilités dans l’aménagement, les grands travaux, les infrastructures, les transports, les risques naturels ou le développement durable devraient contribuer beaucoup plus clairement à porter cette question dans l’espace public.

Pourquoi insistez-vous autant sur la baie de Fort-de-France ?

Parce que l’urgence est là. Dans la baie de Fort-de-France se trouvent toutes les structures stratégiques : le port, l’aéroport, EDF, les zones industrielles, les zones habitées, ainsi que des réseaux essentiels. Si cette partie basse du territoire est fortement touchée, c’est toute la Martinique qui sera fragilisée.

C’est pourquoi je pose une question simple : quand seront lancées les études de faisabilité pour protéger cette partie basse de la Martinique face à la montée du niveau de la mer ? Lors de certains échanges avec des services, on nous a répondu que ce serait à l’État de mener ces approfondissements et ces travaux. Pourtant, dans le même temps, beaucoup de responsables locaux réclament davantage de pouvoir et de responsabilité. Il y a là un vrai paradoxe. Lorsqu’il s’agit du réaménagement et de la protection de la Martinique, c’est précisément le moment de montrer que nous sommes capables d’agir dans l’intérêt général.

« On ne peut pas réclamer plus de responsabilités et, en même temps, renvoyer toujours à d’autres le soin d’agir sur un sujet aussi vital. »

Vous proposez la construction d’un barrage. Où serait-il implanté exactement ?

Le barrage que je propose serait implanté au large de la baie, entre les Anses-d’Arlet et Fond Lahaye. C’est, selon moi, l’emplacement pertinent pour envisager une protection d’ensemble.

J’ajoute qu’il y a très longtemps, cette limite existait. C’est un effondrement ancien qui a modifié la physionomie de cette zone et donné naissance à la baie de Fort-de-France telle que nous la connaissons aujourd’hui. Cela nourrit ma réflexion sur la manière de penser ce territoire dans le temps long.

Avec les futures vagues de submersion, il faudra, selon les experts, envisager des hauteurs de plus de 30 mètres, qui feront inévitablement de très grands dégâts dans toute la partie basse de ce littoral. Il suffit d’imaginer ce que cela signifie pour comprendre qu’on ne peut plus se contenter d’attendre.

Sur quelles bases défendez-vous une telle proposition ?

Je m’appuie d’abord sur les études du GIEC, qui sont très documentées. Je m’appuie aussi sur des rencontres et des échanges que j’ai pu avoir au fil des années. Le climatologue Jean Jouzel, que j’ai rencontré à Paris et qui nous a honorés de sa visite en janvier 2018, a attiré mon attention sur la menace qui pèse sur la baie du fait de l’élévation du niveau de la mer.

Cela fait plus de vingt ans que je m’intéresse à ce sujet de réaménagement. À mes yeux, cela devrait être la Bible de nos décideurs. Malheureusement, nous sommes encore très loin de la prise de conscience à la hauteur de cette réalité naturelle.

Quels seraient, selon vous, les bénéfices d’un tel ouvrage ?

Le premier bénéfice, c’est bien sûr la protection. Le choix de la baie de Fort-de-France est urgent parce qu’on y trouve tous les points stratégiques de la Martinique. Il y a donc un intérêt majeur à protéger cette zone.

Ensuite, un chantier de cette ampleur générerait une très grande mobilisation du BTP, qui en a grand besoin. Nous avons des ingénieurs capables de répondre à des demandes d’études venant de nos collectivités. C’est aussi le cas d’une grande majorité d’entreprises qui disposent d’un savoir-faire et qui pourraient le partager, y compris avec une ouverture sur le reste de la Caraïbe. Trop souvent, l’absence de commandes publiques a freiné les dynamiques et enfermé beaucoup de professionnels dans une forme d’attentisme ou de crainte. Pourtant, derrière ce type de projet, il y a aussi l’avenir économique et social de la Martinique.

Les bénéfices d’un barrage de protection peuvent être multiples. J’évoque la possibilité d’installer des pompes couplées à des turbines pour la production d’électricité, l’implantation de panneaux photovoltaïques, la création d’une route reliant les deux rives, ou encore le développement d’une nouvelle activité touristique avec des hôtels-restaurants flottants.

Il serait également possible de dépolluer le bassin versant situé entre le barrage et le côté terre, afin d’imaginer une ferme aquacole et des constructions mobiles. Dans mon esprit, ce projet ne se limite pas à un ouvrage défensif : il s’inscrit dans une réflexion plus vaste sur l’avenir et le réaménagement du territoire.

Vous parlez aussi du “biseau salé”. Pourquoi est-ce un point important ?

Parce que l’afflux massif d’eau de mer peut provoquer un biseau salé dans les terres agricoles du littoral, notamment dans des communes comme les Trois-Îlets, Rivière-Salée, Ducos et Le Lamentin. Or ce sont des terres très fertiles, que nous devons impérativement protéger.

Il n’y a pas que les terres agricoles qui sont menacées. Il y a aussi tout le bâti, tout le réseau d’eau et d’assainissement, ainsi que le réseau électrique et la téléphonie. Quand on parle de montée des eaux, on ne parle donc pas seulement d’un trait de côte qui recule. On parle de fondations, de réseaux vitaux, d’économie, de sécurité, de vie quotidienne.

Quelles contraintes ou limites voyez-vous à un tel projet ?

Il y a évidemment des contraintes techniques, environnementales et financières. Sur ce sujet, nous avons sollicité Serge Capgras, président de COBATI, ainsi que Paul-Louis Bourrioullou, notre géologue conseil. Nous n’oublions pas non plus la DEAL et le BRGM.

Sur le plan environnemental, j’estime que le projet permettrait de préserver la mangrove de la zone et d’éviter cet excès de sel, très préjudiciable à la production agricole, aux structures de fondation du bâti, ainsi qu’aux réseaux d’eau, d’assainissement, d’électricité et de communication.

Sur le plan technique, il y a un énorme besoin de matériaux d’enrochement. Selon moi, ils pourraient être extraits du sous-sol, là où il faudrait aussi impérativement creuser des tunnels pour permettre la circulation dans certaines zones.

Quant au coût, il faut prévoir entre 4 et 5 milliards d’euros. C’est considérable, bien sûr. Mais c’est précisément parce qu’il s’agit d’un projet de très grande ampleur qu’il faut ouvrir le débat maintenant, au lieu d’attendre que la contrainte nous rattrape sans préparation.

Souhaitez-vous que ce projet soit immédiatement lancé ?

Je dis d’abord qu’il faut rendre publiques certaines propositions, parce qu’elles ouvriront forcément d’importants débats qui devront être tranchés rapidement. Mon objectif n’est pas de prétendre que tout est déjà réglé, ni de dire qu’un simple texte suffit. Je veux que la population soit tenue informée avec des éléments factuels, que le débat soit posé, que la concertation s’ouvre, et que les décideurs cessent d’ignorer ce qui vient.

Ce projet, tel que nous l’évoquons, est d’ailleurs soumis à la concertation préalable définie par l’article L 300-2 du Code de l’urbanisme. Cela signifie bien qu’on ne parle pas d’un passage en force, mais d’un sujet qui doit être travaillé collectivement.

Quel rôle PUMA entend-elle jouer dans ce débat ?

PUMA cherche à conscientiser la population. Nous estimons que c’est notre devoir de la tenir informée avec des éléments factuels afin de protéger la Martinique et toutes ses composantes. En dehors du narratif des scientifiques, qui continuent à documenter les effets de la montée des eaux, il faut aussi que les élus se positionnent clairement.

Pour nous, il s’agit de poursuivre ce travail de conscientisation, encore et encore. Ce dossier va bouleverser notre vie dans les prochaines années. Nous ne pouvons pas faire comme si cela ne nous concernait pas. À charge pour nous de poursuivre cette conscientisation pour une Martinique autrement.

Propos recueillis par Philippe PIED

 

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