Energie

Jacques Dahan, président de CARA Énergie : « Face aux blocages administratifs, nous préservons l’emploi »

Dans un contexte marqué par l’arrêt des aides publiques depuis six mois, Jacques Dahan, président de CARA Énergie, nous parle ici des défis que traverse son entreprise martiniquaise. Spécialisée dans la charpente, la toiture et les solutions d’efficacité énergétique, cette société qui emploie près de 120 personnes se retrouve paralysée par la fermeture du portail de l’ANAH. Entre innovation technologique et précarité administrative, entre volonté d’accompagner les ménages modestes et difficultés de trésorerie face aux impayés des collectivités, il dessine le portrait d’une entreprise locale en première ligne des contradictions du système.

Comment CARA Énergie parvient-elle à proposer des tarifs compétitifs tout en maintenant la qualité ?

Jacques Dahan : Nous avons une approche différente des autres acteurs du marché. On ne vise pas une marge maximale sur chaque dossier, mais plutôt un budget mensuel stable. Je préfère gagner 10 % sur dix dossiers que 30 % sur un seul. Notre avantage, c’est que nous avons des équipes performantes, du matériel adapté — camions, grues — qui nous permettent de terminer en cinq jours un chantier qui prendra quinze jours à d’autres. On arrive, on installe une grue sur le toit, on pose les tôles, et sur 80 % de nos chantiers, c’est bouclé en quelques jours. Cette efficacité nous permet d’être très réactifs et de maintenir des prix accessibles.

Quelle est votre stratégie pour rendre vos services accessibles aux ménages modestes ?

Notre cœur de métier, ce n’est pas les « sans problème plus », c’est-à-dire ceux qui ont les moyens. Nous, on se concentre sur ceux qui ne peuvent pas. Pour cela, nous avons 40 personnes dédiées qui vont chercher toutes les aides disponibles : subventions départementales, primes, financements gratuits… En cumulant tout cela, un client peut se retrouver à payer une toiture bien moins chère qu’avec un artisan classique, tout en bénéficiant d’une qualité supérieure. Nous utilisons des tôles garanties 20 ans, avec des épaisseurs de 50 à 70 microns, contre 25 ou 28 microns sur le marché standard. Sans l’aide du gouvernement, on ne pourrait pas offrir cela aux familles en grande précarité.

Justement, quels sont les principaux freins que vous rencontrez actuellement ?

Le principal frein aujourd’hui, c’est l’État. Le portail de l’ANAH pour les primes Rénov’ est fermé depuis six mois. Depuis décembre, nous n’avons plus de nouveaux dossiers validés. Nous avons des dizaines de milliers de clients qui veulent des travaux, nous sommes deux fois plus réactifs que la CTM, qui met parfois quatre ans à réaliser un dossier. Nous, en deux ou trois mois, avec les subventions, c’est fait à 100 %. Mais sans l’accord préalable de l’État, nous n’avons pas le droit de démarrer les chantiers. Si on lance les travaux avant, le dossier est annulé. Donc on est coincés. J’ai environ 80 salariés qui sont là, je paie une masse salariale très importante, et je ne peux pas les licencier, je ne peux pas faire de chômage partiel. On essaie de tenir avec d’autres activités, de la rénovation classique sans subvention, mais ça ne permet que de limiter les dégâts, pas de faire tourner la société correctement.

Vous avez évoqué un projet de toiture solidaire. En quoi consiste-t-il ?

On a un projet porté par Action Logement, la DEAL et EDF, que nous sommes les seuls à proposer. C’est nous qui l’avons monté. Il y a des gens qui héritent de grandes maisons de 250 m², construites à l’époque où les familles avaient 6, 8 enfants. Aujourd’hui, ils gagnent 1 500 ou 1 600 euros par mois et ne peuvent pas payer 30 000 ou 40 000 euros pour refaire une toiture. Avec toutes nos aides, au lieu de payer 30 000 euros, ils vont en payer 10 000. C’est ça, notre cœur de métier. Mais ce modèle est mis à mal quand l’État met un frein.

Comment CARA Énergie se positionne-t-elle sur le plan technologique et numérique ?

Nous sommes la société la plus avancée de Martinique sur ce plan, je peux vous le garantir. Nous avons un directeur des systèmes d’information en interne. Depuis quelques mois, on a déployé « Max », un agent IA qui répond aux appels de midi à 14 heures et de 16 heures à 9 heures du matin. Il fixe des rendez-vous, gère le SAV, priorise les urgences. Jusqu’au bout, vous ne voyez pas la différence avec un humain. Ensuite, nous avons développé un logiciel maison, basé sur Dolibarr, mais entièrement personnalisé avec des widgets. Il gère la comptabilité, le CRM, la logistique, le SAV, le financement… C’est un système complet. L’un concerne la devisation commerciale en temps réel, l’autre le financement.

Comment fonctionne concrètement cette IA pour vos commerciaux ?

L’IA accompagne nos commerciaux dans deux étapes. La première, déjà opérationnelle, permet de collecter les informations lors d’un rendez-vous, et à la fin, le devis est généré automatiquement. Le commercial n’a plus à le faire manuellement. La deuxième étape, qui arrivera cet été, sera encore plus poussée : dès qu’on arrive chez le client, on ouvre une session, et l’IA écoute toute la conversation. Elle relève les informations clés — prénom, téléphone, type de travaux, état de la charpente, besoin de chauffe-eau solaire, etc. À la fin, on envoie les devis directement par email. Tout est automatisé. C’est très innovant, et ça nous fait gagner un temps considérable.

Quelles sont vos perspectives à court terme ?

On espère que le portail de l’ANAH va rouvrir ce mois-ci. Apparemment, ça commence à bouger un peu. En attendant, on se concentre sur le tertiaire, un secteur où il n’y a pas beaucoup d’interlocuteurs et où la demande est forte. On va communiquer davantage pour faire savoir que nous sommes là, que nous faisons des diagnostics gratuits, des devis rapides, et que nous pouvons faire bénéficier les professionnels de défiscalisations grâce à notre certification RGE. Mais franchement, on est dans une période très difficile. Nous sommes fiers de ce que nous faisons — accompagner des familles dans la détresse, leur offrir une maison décente — mais quand l’État ne joue pas le jeu, c’est toute l’entreprise qui est en difficulté.

Un dernier mot sur votre vision de l’entrepreneuriat en Martinique ?

Je suis né ici, j’ai grandi ici, je suis le premier juif de la diaspora né en Martinique. J’ai fait mes études en Bretagne, je suis charpentier de formation, et je suis revenu au pays parce que je suis fier de ce territoire. Mais c’est dommage que ce soit notre propre peuple, nos propres institutions, qui mettent des bâtons dans les roues aux entreprises locales. Quand on est dans une période de forte activité, on déborde de travail. Quand l’État bloque, c’est la catastrophe. Il faut préserver nos emplois. Je me suis battu dur pour former mes équipes, je ne veux pas les donner à la concurrence. Une fois qu’on a la tranquillité d’esprit, qu’on sait qu’un chantier sera bien fait, c’est tout ce qui compte. Mais si l’État ne se bouge pas, toutes ces compétences vont être perdues. Et ça, c’est des milliers d’emplois en jeu, pas seulement en Martinique, mais aussi en Guyane, à La Réunion, et en France métropolitaine.

Thierry Léonard

 

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