
La mangrove (ou mangle) est une forêt de la zone intertropicale qui se développe prioritairement sur un substrat vaseux. Si les mangroves occupent principalement les marges côtières, certaines se développent sur les berges des rivières, à leurs embouchures, et parfois même au fond de cuvettes.
Quelle que soit leurs localisations, les mangroves sont des écosystèmes riches et diversifiés qui croissent à partir d’une température minimale de 18 degrés Celsius, qui ne tolèrent pas de trop forte amplitudes thermiques diurnes (la différence de température entre la nuit et le jour ne doit pas excéder 10 degrés Celsius), et qui se développent grâce au balancement de la marée (alternance de marées haute et basse) et à la présence d’une eau généralement saumâtre (bien que certaines mangroves se développent au contact de la mer).
L’arbre emblématique de la mangrove est le palétuvier, dont la localisation varie en fonction de la teneur en sel dans le sol. Ainsi, sur les fronts pionniers (au contact de la mer), se développent exclusivement les palétuviers rouges (Rhizophora mangle), très adaptés à l’hyper halinité (à la forte teneur en sel), alors que plus on s’éloigne de la zone côtière et moins les palétuviers tolèrent le sel ; l’arrière-mangrove est même colonisée par la fougère dorée (Acrostichum aureum) qui, comme son nom l’indique, n’est pas un palétuvier. Il existe donc un gradient linéaire de salinité du front pionnier jusqu’à l’arrière-mangrove ; on retrouve ainsi respectivement, les palétuviers rouges, blancs, noirs et gris (les trois derniers genres de palétuviers pouvant parfois être présents simultanément en un même lieu).
Pour bien prendre la mesure de l’adaptation des palétuviers à leur milieu, il est à noter qu’au contact de la mer, les palétuviers rouges, parfaitement adaptés au milieu halin, excrètent le sel (ils rejettent le sel par l’intermédiaire des petits orifices situés sur leurs feuilles), alors que d’autres genres bloquent littéralement le sel avant qu’il ne pénètre dans la plante (ce genre de palétuviers pratique une sorte de désalinisation de l’eau de mer).
Si la présence du sel a contraint les palétuviers à s’adapter, il ne s’agit pas de leur seule adaptation ; le substratum étant vaseux, les palétuviers ont développé deux sortes de réseaux racinaires : des racines échasses ou racines en arceaux, leur permettant de s’arc-bouter dans la vase et d’y être bien ancrés (c’est le cas du palétuvier rouge), et des racines traçantes, passant sous la vase et émergeant de loin en loin sous la forme de petites protubérances turgescentes, nommées pneumatophores (c’est le cas du palétuvier blanc). De nombreuses autres adaptations existent …
Si la flore s’est adaptée à ce milieu si particulier, les animaux qui grouillent dans la mangrove s’y sont adaptés eux aussi. Pour ne prendre qu’un exemple, le Périophtalmus, poisson qui vit exclusivement dans les mangroves, a développé une double stratégie de survie. Pendant la marée haute, il respire (sous l’eau) grâce à ses branchies, alors qu’à marée basse, il rampe sur la vase et respire hors de l’eau grâce à des poumons primitifs. Il en est de même du Taxodes jaculator, petit poisson qui vit le long des fronts pionniers, qui chasse sur les branches d’arbres. Cela peut paraître surprenant, mais ce poisson, émet un jet d’eau puissant (avec sa bouche) qui déstabilise les insectes présents sur les branches de palétuviers rouges et, une fois à l’eau, il ne lui reste plus qu’à les récupérer. Là encore, de nombreuses autres adaptations existent…
Au final, la mangrove présente une très faible diversité floristique (seuls 60 genres de palétuviers existent à travers le monde et une quinzaine aux Antilles), mais une très grande diversité faunistique.
A ces caractéristiques, il convient d’ajouter que les mangroves rendent de véritables services à l’homme :
- de part de leurs réseaux racinaires enchevêtrés et quasi impénétrables, elles protègent les côtes de l’érosion en pondérant l’énergie des vagues ; les mangroves sont donc d’excellentes barrières contre les tsunamis. Depuis le tsunami du 26 décembre 2004 (Asie du sud-est), de nombreux pays ont replanté de vastes surfaces de mangroves ;
- se sont généralement les seuls espaces de verdure sur les îles coralliennes (de ce fait, elles participent à l’embellissement paysager) ;
- il s’agit de véritables nurseries, car leurs racines enchevêtrées protègent les alvins qui y croissent en toute quiétude ;
- enfin, de nombreuses activités économiques peuvent s’y développer, comme la culture des huîtres, l’apiculture, etc.
Dans ces conditions, comment comprendre que les mangroves soient si dégradées ?
A l’échelle mondiale, les mangroves occupent aujourd’hui un peu moins de 100000 km2 (soit une superficie quasi équivalente à celle de l’île de Cuba, ce qui est très peu en réalité), et elles ne cessent de se replier, car l’homme les a réduites à des espaces improductifs.
La mangrove étant un espace où de gros volumes de matières organiques se décomposent, elle libère donc du méthane, ce qui lui donne parfois une odeur nauséabonde. Par simple association d’idée (mauvaise odeur = déchets ou dépotoirs) les hommes ont donc transformé les mangroves en des décharges à ciel ouvert.
Que ce soit à Saint-Vincent, en Martinique, en Guadeloupe, à Porto-Rico, à Trinidad, et dans bien d’autres régions du monde, des centaines de km2 de mangroves ont été transformés en décharges ou ont été anthropisées (constructions de routes, de ports, de zones industrielles, etc.). Pourtant, les amérindiens, qui connaissaient bien les vertus de la mangrove en ont fait l’un des supports de leur civilisation. Ils se servaient des huîtres de palétuviers pour se nourrir, les femmes se paraient de coquilles polies, les feuilles servaient à se soigner, la vase à se protéger des moustiques et à soigner certaines affections dermatologiques, etc.
Face à une telle richesse inexploitée, pour ne pas dire oubliée, le moment n’est-il pas venu de redonner à la mangrove une place centrale, car c’est un lieu de vie dont nous avons besoin.
Dans le cadre du changement climatique, certains travaux indiquent que protéger les mangroves, voire même favoriser leur croissance, est le meilleur moyen de lutter contre l’élévation du niveau de la mer. Qu’attendons-nous pour agir ?
Pascal SAFFACHE et Grégory ARIBO



