Eau & assainissement

Eau potable : le raccordement ne suffit plus à mesurer l’accès réel

Être raccordé au réseau public ne garantit pas toujours un accès stable et satisfaisant à l’eau potable. Dans une thèse soutenue en janvier 2026, la géographe Oméya Desmazes analyse les coupures, la défiance et les stratégies développées par les habitants face à un service sous tension.

Elle réunit ces expériences sous la notion de « précarité infrastructurelle ». L’accès à l’eau ne se résume pas à la présence d’un robinet dans le logement.

À partir d’une enquête menée auprès de 111 habitants, usagers, gestionnaires et acteurs institutionnels, Oméya Desmazes montre comment les interruptions, les inquiétudes sur la qualité de l’eau et les adaptations imposées aux foyers produisent des situations d’accès profondément différentes sur le territoire.


Le raccordement, un indicateur insuffisant

La thèse part d’un paradoxe. Si la quasi-totalité des ménages dispose d’un raccordement au réseau public, cette donnée ne renseigne ni sur la continuité du service ni sur la manière dont l’eau distribuée est vécue au quotidien.

Deux logements raccordés peuvent ainsi connaître des situations très différentes selon leur localisation, leur altitude, l’état des canalisations ou les infrastructures dont ils dépendent. Dans certains quartiers, les habitants doivent anticiper les interruptions, organiser leurs réserves et modifier leurs usages domestiques.

Cette vulnérabilité est également liée à l’organisation du système de production. Selon les données de l’Office De l’Eau reprises dans la thèse, cinq usines concentraient 88 % de la production d’eau potable en 2022.

Les principales ressources sont captées dans le Nord et le Centre, tandis qu’une part importante des besoins se situe dans les secteurs plus urbanisés et touristiques du Centre et du Sud.

Le service repose donc sur des infrastructures stratégiques, des transferts entre territoires et des périmètres techniques qui ne correspondent pas toujours aux limites administratives des intercommunalités.

Cette organisation complexe contribue aux tensions autour du partage de la ressource et de la gestion des équipements.

Une précarité qui dépasse l’état des canalisations

Pour qualifier les situations observées, Oméya Desmazes mobilise la notion de « précarité infrastructurelle ».

Celle-ci ne désigne pas uniquement la vétusté des équipements. Elle correspond plus largement à une instabilité vécue, dans laquelle les interruptions, les inquiétudes sur la qualité de l’eau et la défiance envers les institutions se renforcent mutuellement.

Les dimensions quantitatives et qualitatives apparaissent étroitement liées. Après une coupure, une eau trouble, colorée ou présentant un goût inhabituel peut être interprétée comme le signe d’un risque. Ces perceptions ne constituent pas, à elles seules, une preuve de non-conformité sanitaire.

Elles influencent néanmoins la confiance accordée au service.

Les institutions évaluent la qualité à partir d’analyses microbiologiques et physico-chimiques encadrées par la réglementation. Les habitants s’appuient aussi sur des indicateurs tirés de leur expérience : couleur, odeur, goût ou présence de particules.

Lorsque les incidents se répètent ou restent insuffisamment expliqués, la conformité réglementaire ne suffit plus toujours à rassurer.

Une partie de la gestion reportée sur les foyers

Face aux coupures ou aux doutes, les habitants développent leurs propres solutions. La thèse documente notamment :

  • le stockage d’eau dans des bouteilles et des bidons ;
  • l’achat d’eau embouteillée ;
  • l’installation de filtres ou d’autres équipements de filtration ;
  • le recours à des citernes ;
  • les déplacements vers des sources.

Ces pratiques montrent qu’une partie de la gestion de l’eau se déplace jusque dans les foyers. Les habitants doivent anticiper, stocker, transporter ou filtrer l’eau disponible. Une interruption ne se limite donc pas à l’absence momentanée d’eau au robinet : elle impose une organisation supplémentaire et peut entraîner de nouvelles dépenses.

Tous les ménages ne disposent pas des mêmes moyens pour s’adapter. Acheter régulièrement de l’eau, installer un équipement de filtration, disposer d’un espace de stockage ou se rendre à une source suppose des ressources financières et matérielles. Certains foyers peuvent ainsi être contraints de payer leur facture tout en achetant une eau destinée à la boisson.

La précarité infrastructurelle possède donc une dimension sociale. Elle dépend de l’exposition aux défaillances, mais aussi de la capacité de chacun à les contourner.

Une confiance fragilisée par l’expérience du réseau

L’un des résultats marquants de la recherche concerne la confiance dans l’eau du robinet. L’hypothèse initiale de l’autrice accordait une place centrale au chlordécone dans la construction de la méfiance. Les entretiens font apparaître une réalité plus nuancée.

Au quotidien, la défiance semble surtout alimentée par l’expérience matérielle du service : canalisations anciennes, casses, interruptions, eau trouble, changements de goût ou d’odeur et manque d’information. Les habitants construisent leur appréciation à partir de ce qu’ils observent directement au robinet.

Le chlordécone reste toutefois profondément inscrit dans la relation aux institutions. Même lorsque les analyses de l’Agence régionale de santé concluent à la conformité de l’eau distribuée, l’histoire de cette pollution continue de peser sur la crédibilité de la parole publique.

L’enjeu ne consiste donc pas uniquement à assurer la conformité sanitaire. Il suppose aussi d’expliquer les changements observés, de rendre l’information compréhensible et d’entendre les expériences des habitants sans les confondre avec une analyse sanitaire.

Les sources comme des « eaux en plus »

Les pratiques d’approvisionnement aux sources occupent également une place importante dans la thèse. Elles peuvent répondre aux interruptions ou à la méfiance envers l’eau distribuée, sans se limiter à des solutions de secours.

À la source de l’Alma, à Fonds-Saint-Denis, Oméya Desmazes a interrogé 40 personnes au cours de cinq matinées. Parmi elles, 56 % fréquentaient le site depuis leur enfance. La proximité, les habitudes familiales, la réputation de l’eau et la transmission entre générations participent au maintien de cette pratique.

L’autrice décrit ces ressources comme des « eaux en plus ». Elles ne remplacent pas la demande d’un service public fiable, mais coexistent avec l’eau du réseau pour des usages particuliers.

Cette dimension culturelle ne doit toutefois pas faire oublier les risques : selon les analyses de l’ARS reprises dans la thèse, certaines sources fréquentées présentent une mauvaise qualité bactériologique et ne sont pas recommandées pour la consommation.

Élargir la manière d’évaluer l’accès à l’eau

La recherche invite finalement à ne plus mesurer l’accès à l’eau au seul nombre de logements raccordés. La continuité du service, son accessibilité économique, la qualité perçue, la confiance et les adaptations imposées aux ménages doivent également être considérées.

Sans apporter de solution technique immédiate, la thèse fournit une grille de lecture utile pour l’action publique. Derrière un même raccordement se trouvent des expériences territoriales et sociales différentes. Les reconnaître constitue une étape nécessaire pour garantir un accès à l’eau réellement continu, acceptable et équitable.


Vous pouvez consulter ici la thèse de la géographe Oméya Desmazes – Accéder à l’eau Outre-Mer : trajectoires historiques et pratiques quotidiennes d’une eau potable en tension à la Martinique

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