
Le projet de SDAGE 2028-2033 sera soumis au vote fin octobre. Ce schéma fixera pour six ans les objectifs et les règles de gestion de l’eau en Martinique. Le 17 septembre, la CCI Martinique et l’Office de l’eau ont réuni professionnels et particuliers pour recueillir leurs attentes. Réseaux, assainissement, stockage : des constats, des désaccords et plusieurs pistes concrètes.
« Un petit zeste de concertation »
La CCI siège au Comité de l’eau et de la biodiversité (CEB), qui élabore le SDAGE. Elle jugeait qu’il manquait « un petit zeste de concertation » avec les entreprises qui utilisent l’eau. La soirée était présidée par Philip Eadie, nouveau président du CEB. Loïc Mangeot, directeur général adjoint de l’Office de l’eau, a présenté les grandes orientations du texte : une actualisation plutôt qu’une réécriture, avec l’assainissement pour priorité.
Réseaux : l’Office relativise, la salle insiste
Le débat a pourtant surtout porté sur l’eau potable. Hors quelques quartiers, les coupures durent généralement moins d’une demi-journée, souligne l’Office : « on n’est pas dans la situation de la Guadeloupe », ni dans celle de Mayotte.
Dans la salle, un consultant voit les choses autrement. Il a trente ans d’expérience en Martinique et vingt en Guadeloupe : « Nous sommes la Guadeloupe de demain. » Son calcul : 3 000 km de conduites et cinquante ans de durée de vie, donc 2 % à renouveler chaque année, soit une soixantaine de kilomètres. « On n’en est nulle part. » Pour lui, l’eau produite suffit : c’est en route qu’elle se perd.
Le SDAGE vise 80 % de rendement. Selon les chiffres cités en séance, plusieurs secteurs tournent autour de 50 %, et l’Espace Sud est monté à 82 % avant de redescendre. Un exploitant nuance : ce pourcentage intègre 15 % de volumes non facturés.
+ 15 points : la piste de la pression
Pour l’Office et les exploitants, avant de renouveler, il faut connaître le réseau, le superviser et gérer la pression. La baisser la nuit, quand la demande chute, peut faire gagner jusqu’à 15 points de rendement.
« On n’est pas dans la situation de la Guadeloupe. » — l’Office de l’eau
« Nous sommes la Guadeloupe de demain. » — un consultant
3 stations sur 75… et une nuance
Un industriel du Sud a un projet de réutilisation des eaux usées traitées, en cours d’instruction à la DEAL. Il bute sur un chiffre : selon l’Observatoire de l’eau, 3 stations d’épuration publiques sur 75 étaient conformes en 2024. Or une eau non conforme ne peut pas être réutilisée.
L’Office nuance : la plupart des non-conformités tiennent à l’autosurveillance et aux documents administratifs, pas à la qualité du traitement. D’où son plaidoyer pour le suivi des ouvrages : « On laisse tourner les stations comme ça, c’est un peu comme conduire une voiture la nuit en fermant les yeux. »
6 m² au lieu de 30
Pour les logements non raccordés au tout-à-l’égout, une mise aux normes coûte de 12 000 à 18 000 euros. « Je ne vois pas comment un retraité avec 600 euros arrive à financer », relève Loïc Mangeot.
Un expert judiciaire plaide depuis 2000 pour des normes adaptées au climat tropical. Il propose un filtre à sable de 6 m², quatre fois moins cher que les 30 m² réglementaires. « 6 m², ça peut se mettre à la place de stationnement d’une voiture. » De quoi passer, selon lui, « de 100 à 1 000 ou 20 000 » mises en conformité par an. L’Office signale une expérimentation en cours au CSTB sur des filtres réduits pour les outre-mer. Un exploitant d’assainissement individuel appelle, lui, tous les acteurs à travailler ensemble : « Que ce soit l’eau usée ou l’eau potable, c’est la même eau. »
« Que ce soit l’eau usée ou l’eau potable, c’est la même eau. » — un exploitant d’assainissement individuel
« Une carte en rouge »
Avec la sécheresse, les professionnels réclament des retenues collinaires. L’arrêté préfectoral 2026 était toujours en vigueur ce soir-là. Mais les plans de prévention des risques classent les talwegs, ces fonds de vallons où l’eau se concentre, en zone rouge. « Tout le monde est d’accord avec le projet, il y a une carte en rouge qui nous l’interdit », résume le consultant. L’Office reconnaît l’obstacle. Il suggère de profiter de la révision en cours de ces plans pour faire reconnaître le rôle des retenues contre les inondations.
Les entreprises veulent de la visibilité
Les opérateurs demandent un cap à cinq, quinze ou vingt ans. « Ça fait plus de 25 ans que je suis dans les métiers de l’eau, j’entends toujours ce 80 % », témoigne l’un d’eux. Un autre voit dans le SDAGE une opportunité pour des entreprises martiniquaises spécialisées, à condition de former. Réponse de l’Office : le SDAGE « n’est pas utilisé pour cadrer les politiques publiques », faute d’une animation pour le faire vivre.
Prochaine étape : le vote
La CCI rendra un avis et veut poursuivre la concertation. L’État a décalé le calendrier pour intégrer la loi d’urgence agricole. L’Office dit y gagner « un peu plus de temps » pour prendre en compte les remarques. Particuliers comme entreprises pourront, eux aussi, donner leur avis lors de la consultation publique.
Key Figures
- 80 % : l’objectif de rendement des réseaux inscrit au SDAGE
- Environ 50 % : le rendement cité pour plusieurs secteurs
- 15 points : le gain possible en baissant la pression la nuit
- 3 sur 75 : les stations d’épuration publiques conformes en 2024 (Observatoire de l’eau)
- 12 000 à 18 000 € : une mise aux normes en assainissement individuel
- 6 m² contre 30 : le filtre à sable proposé pour l’assainissement individuel
Ce que l’Office de l’eau met sur la table
- Un plan de formation sur trois ans, avec la CCI et la Chambre de métiers
- Le cofinancement de grandes réserves d’eau chez les gros consommateurs des zones d’activité, utiles aussi contre l’incendie
- Le recyclage des eaux de process
- Une étude sur l’évolution de la gestion de l’assainissement individuel
Et maintenant ?
- Fin octobre 2026 : vote du projet de SDAGE
- Ensuite : avis de l’autorité environnementale, consultation du public (6 mois) et des institutions (4 mois)
- Approbation au plus tard le 21 décembre 2027 selon le calendrier légal, plutôt mi-2028 selon l’Office de l’eau
Mélissa Vergnaud avec Laurianne Nomel



