
« Les habitants doivent comprendre les bénéfices, les contraintes et les garanties… »
Alors que la Caraïbe accélère sa transition énergétique, la Martinique doit préciser sa propre trajectoire. Le solaire progresse, le stockage devient indispensable et la géothermie ouvre une perspective nouvelle, à condition de rester dans une logique de sécurité, de transparence et d’acceptabilité.
Dans la Caraïbe, l’énergie n’est plus seulement une question technique. Elle est devenue un sujet de souveraineté, de pouvoir d’achat, de compétitivité économique et de sécurité territoriale. Le dernier numéro du Caribbean Economics Quarterly de la Banque interaméricaine de développement le rappelle clairement :
« Les pays caribéens disposent aujourd’hui d’un accès très large à l’électricité, mais restent encore fortement exposés aux énergies fossiles, aux coûts élevés de production et aux chocs internationaux sur les prix du pétrole et du gaz. »
Dans la Caraïbe, l’énergie n’est plus seulement une question technique. Elle est devenue un sujet de souveraineté, de pouvoir d’achat, de compétitivité économique et de sécurité territoriale. Le dernier numéro du Caribbean Economics Quarterly de la Banque interaméricaine de développement le rappelle clairement : les pays caribéens disposent aujourd’hui d’un accès très large à l’électricité, mais restent encore fortement exposés aux énergies fossiles, aux coûts élevés de production et aux chocs internationaux sur les prix du pétrole et du gaz.
Pour la Martinique, il faut toutefois introduire une nuance importante. Notre île bénéficie, en tant que zone non interconnectée appartenant à l’ensemble national français, du mécanisme de péréquation tarifaire. Autrement dit, les consommateurs martiniquais ne paient pas le coût réel de production de l’électricité sur le territoire, très dépendante des combustibles importés. Ce surcoût est compensé au niveau national, ce qui permet d’appliquer des tarifs proches de ceux de l’Hexagone. C’est une forme de solidarité nationale, mais aussi une fragilité : elle masque en partie le coût réel de notre dépendance énergétique.
La Martinique n’est pas directement étudiée dans le rapport de la BID, qui porte sur les Bahamas, la Barbade, le Guyana, la Jamaïque, le Suriname et Trinité-et-Tobago. Mais les enseignements régionaux sont utiles. Ils permettent de mieux situer nos choix dans un environnement caribéen où les mêmes contraintes reviennent souvent : petits réseaux isolés, dépendance aux importations, coût élevé des infrastructures, exposition aux cyclones, difficultés de financement et besoin de stabilité du réseau.
Pour la Martinique, trois pistes apparaissent aujourd’hui centrales : développer davantage le solaire, renforcer fortement le stockage et examiner sérieusement le potentiel géothermique.
Le solaire, une évidence à organiser
Le solaire est probablement la filière la plus immédiatement mobilisable. La Martinique dispose d’un ensoleillement important, d’un tissu d’entreprises déjà présent, de toitures publiques et privées nombreuses, de parkings, de zones commerciales, de bâtiments agricoles et d’espaces déjà artificialisés pouvant accueillir des installations photovoltaïques.
Mais le sujet n’est pas seulement de produire davantage. Il est aussi de produire mieux, au bon endroit et avec le bon modèle économique. Dans une île où le foncier est rare et disputé, la priorité devrait être donnée aux surfaces déjà construites ou dégradées : toitures de bâtiments publics, établissements scolaires, équipements sportifs, grandes surfaces, hangars, ombrières de parkings, friches industrielles, stations de traitement de l’eau, sites portuaires et zones d’activité.
Le solaire peut aussi devenir un outil de réduction de facture pour les entreprises et les collectivités. Pour les hôtels, les commerces, les entreprises du froid, les artisans, les stations de pompage ou les équipements publics, l’autoconsommation peut représenter une piste concrète, à condition que les montages techniques et financiers soient lisibles.
Le véritable enjeu sera donc moins de “faire du solaire” que de bâtir une stratégie cohérente : quels bâtiments équiper en priorité ? Quels usages viser ? Quel partage entre autoconsommation individuelle, autoconsommation collective et injection sur le réseau ? Quelle place pour les petites entreprises locales ? Quelle articulation avec les objectifs de la Programmation pluriannuelle de l’énergie ?
Le stockage, le verrou décisif

Le développement du solaire ne peut pas être pensé sans stockage. C’est l’un des enseignements majeurs des expériences caribéennes. Les énergies renouvelables variables, comme le solaire et l’éolien, ne produisent pas toujours au moment où la consommation est la plus forte. Dans un réseau insulaire, non connecté au grand réseau continental, cette intermittence pose rapidement des questions de stabilité.
La Martinique connaît déjà cette réalité. Le photovoltaïque progresse, mais la capacité du réseau à absorber davantage d’énergie variable devient un enjeu central. Sans batteries, sans pilotage intelligent de la demande et sans investissements dans le réseau, l’île risque de se heurter à un plafond technique.
Le stockage doit donc être vu comme une infrastructure stratégique, au même titre que les centrales de production. Il peut prendre plusieurs formes : batteries centralisées pilotées par le gestionnaire du réseau, batteries associées à des centrales solaires ou éoliennes, stockage dans les bâtiments publics, équipements industriels pilotables, bornes de recharge intelligentes pour véhicules électriques, voire solutions plus lourdes à moyen terme.
La question est aussi économique. Le coût des batteries a fortement baissé à l’échelle mondiale, ce qui change les perspectives pour les petits systèmes insulaires. Mais leur déploiement suppose un cadre clair : qui investit ? Qui exploite ? Qui rémunère le service rendu au réseau ? Comment éviter que seuls les grands opérateurs puissent se positionner ?
Pour la Martinique, le stockage n’est pas un complément. C’est une condition de réussite.
La géothermie, une piste sérieuse mais sensible

La troisième piste est la géothermie. Elle présente un intérêt particulier pour une île volcanique, car elle peut offrir une production renouvelable plus régulière que le solaire ou l’éolien. C’est un avantage majeur pour un territoire insulaire : une énergie locale, potentiellement pilotable, capable de contribuer à la stabilité du système électrique et, selon les sites, de produire de l’électricité, de la chaleur ou du froid.
Cette piste semble appelée à prendre une place plus importante dans la nouvelle Programmation pluriannuelle de l’énergie de la Martinique, en cours de révision pour les périodes 2024-2028 et 2029-2033. Cette PPE, coélaborée par l’État et la Collectivité Territoriale de Martinique, doit fixer la trajectoire permettant de tendre vers l’autonomie énergétique et un mix électrique 100 % renouvelable à l’horizon 2030. Dans ce cadre, la géothermie apparaît de plus en plus comme une ressource stratégique, aux côtés du solaire, du stockage et des autres énergies renouvelables. Il faudra toutefois attendre la version définitive de la PPE pour mesurer précisément la place qui lui sera attribuée.
Il faut aussi rappeler un point essentiel : aucune installation géothermique n’est aujourd’hui exploitée en Martinique. La filière en est encore au stade de l’exploration, de la qualification des ressources et des autorisations. Mais plusieurs périmètres sont désormais identifiés, ce qui montre que le sujet n’est plus seulement théorique.
Le dossier le plus visible dans l’actualité récente concerne le “Permis de la Montagne Pelée”, porté par la société CARIGEN SAS. Une participation du public a été ouverte sur cette demande de permis exclusif de recherches de gîtes géothermiques. Le périmètre annoncé couvre environ 132 km² dans le Nord de la Martinique, sur tout ou partie des communes de L’Ajoupa-Bouillon, Basse-Pointe, Grand’Rivière, Macouba, Le Morne-Rouge, Le Prêcheur et Saint-Pierre. Il ne s’agit pas d’une centrale, mais d’un permis de recherches, destiné à poursuivre les investigations et, le cas échéant, à préparer des forages d’exploration qui devront eux-mêmes faire l’objet d’autorisations spécifiques.
Mais la Montagne Pelée n’est pas le seul secteur concerné. Au centre de l’île, le “Permis Cœur Martinique”, accordé en 2023 à TLS Geothermics et Storengy, porte sur un large périmètre incluant notamment Ducos, Fort-de-France, Le Lamentin, Saint-Joseph et Schœlcher. Cette zone renvoie en particulier à la plaine du Lamentin, déjà étudiée depuis plusieurs années, où des eaux chaudes ont été identifiées. L’intérêt n’est pas uniquement électrique : la géothermie pourrait aussi servir à produire du froid renouvelable pour des bâtiments publics, tertiaires ou industriels de l’agglomération de Fort-de-France, dans une île où la climatisation pèse lourd dans la consommation d’énergie.
Au sud-ouest, le “Permis Pointe Sud-Ouest”, accordé en 2024 à TLS Geothermics et Storengy, concerne les communes des Anses d’Arlet, du Diamant et des Trois-Îlets. Cette zone est importante car les travaux scientifiques antérieurs ont identifié, avec la Montagne Pelée, les Anses d’Arlet comme l’un des secteurs présentant les indices les plus favorables pour une géothermie haute température. Des études ont même envisagé, sous réserve de confirmation par forage, une centrale de quelques mégawatts sur le secteur des Anses d’Arlet.
Ces différents dossiers montrent que la Martinique dispose de plusieurs pistes géothermiques, mais chacune répond à des logiques différentes. La Montagne Pelée et les Anses d’Arlet relèvent davantage d’une géothermie haute température, susceptible de produire de l’électricité si la ressource est confirmée. La plaine du Lamentin pourrait davantage s’inscrire dans des usages directs de chaleur ou de froid, avec une utilité concrète pour les zones d’activité, les équipements publics ou les bâtiments fortement climatisés.
Il faut donc distinguer clairement les étapes. Un permis de recherches n’est pas une autorisation d’exploiter. Il ne garantit ni la présence d’une ressource suffisante, ni la construction d’une centrale, ni la réalisation automatique de forages. La suite dépendra des résultats techniques, des études environnementales, des autorisations administratives, des conditions de sécurité, des coûts, de la concertation locale et de l’acceptabilité sociale.
La géothermie peut être une chance pour la Martinique, mais elle ne peut pas être traitée comme un simple projet industriel. Elle touche à des territoires sensibles, au volcan, aux paysages, à la biodiversité, aux ressources en eau, aux communes rurales, aux zones touristiques et à des représentations fortes. C’est précisément parce qu’elle pourrait devenir une ressource stratégique dans la future trajectoire énergétique de l’île qu’elle devra avancer avec prudence, transparence et débat public.
Pour la Martinique, l’enjeu n’est donc pas de choisir entre solaire, stockage et géothermie, mais de construire un mix cohérent. Le solaire peut se déployer rapidement, le stockage permettra d’en sécuriser l’intégration, et la géothermie pourrait, si les ressources sont confirmées, apporter une production plus stable. C’est dans cette complémentarité que se joue une partie de notre autonomie énergétique.
Ce que la Caraïbe nous apprend
Les voisins caribéens offrent plusieurs enseignements. La Barbade avance fortement sur le solaire et le stockage. Les Bahamas déploient des projets solaires associés à des batteries pour améliorer la stabilité de leur réseau. La Jamaïque développe solaire et éolien dans une logique de diversification. Le Suriname se distingue par une part importante d’hydroélectricité, même si son modèle n’est pas directement transposable.
Ces exemples montrent qu’il n’existe pas une seule solution. Chaque territoire doit construire son propre mix. Pour la Martinique, l’équation pourrait reposer sur un triptyque : solaire diffus et bien intégré, stockage renforcé, géothermie étudiée avec rigueur. À cela doivent s’ajouter la maîtrise de la demande, la rénovation énergétique des bâtiments, l’efficacité des équipements publics, la sobriété dans certains usages et le pilotage intelligent du réseau.
La transition énergétique ne se limite donc pas à remplacer une centrale par une autre. Elle suppose une organisation nouvelle du système électrique, plus décentralisée, plus numérique, plus locale, mais aussi plus exigeante techniquement.
Trois conditions pour réussir
La première condition est la clarté. Les objectifs doivent être lisibles pour les citoyens, les entreprises et les investisseurs. La PPE doit fixer une trajectoire compréhensible :
Quelles capacités installer, à quel rythme, avec quels financements et quelles priorités territoriales ?
La deuxième condition est l’acceptabilité. Les projets énergétiques ne peuvent plus être imposés d’en haut. Qu’il s’agisse de solaire au sol, d’éolien, de biomasse ou de géothermie, les habitants doivent comprendre les bénéfices, les contraintes et les garanties.
La troisième condition est la maîtrise locale. La transition ne peut pas être seulement un marché ouvert à des opérateurs extérieurs. Elle doit aussi permettre de structurer des compétences martiniquaises, de former des techniciens, d’accompagner les PME, d’associer les collectivités et de créer de la valeur sur le territoire.
Une question de souveraineté
Pour la Martinique, l’énergie est l’un des grands dossiers des prochaines années. La dépendance aux combustibles importés fragilise le territoire. Elle pèse sur les finances publiques, sur les entreprises et sur la capacité à construire un développement plus autonome.
Le solaire est déjà là. Le stockage devient incontournable. La géothermie pourrait ouvrir une nouvelle étape. Mais aucune de ces pistes ne suffira seule. C’est leur combinaison, dans une stratégie cohérente, qui permettra à la Martinique de progresser vers un système électrique plus sûr, plus local et moins exposé aux crises extérieures.
La transition énergétique martiniquaise ne sera pas seulement une affaire de mégawatts. Elle sera aussi une affaire de confiance, d’organisation et de vision territoriale.


