
La crise qui frappe les récifs coralliens de Martinique ne se résume pas au nombre de colonies disparues. Après les épisodes successifs de blanchissement de 2023 et 2024, les suivis scientifiques mettent aussi en évidence une évolution de la composition des communautés coralliennes. Certaines espèces très sensibles ont subi des mortalités massives, tandis que d’autres, paraissant plus résistantes, occupent désormais une place prépondérante.
C’est l’un des enseignements du bilan publié en mars 2026 par l’IFRECOR sur les suivis menés aux Antilles françaises entre 2023 et 2025. En Martinique, les observations réalisées sur 12 stations montrent que les deux épisodes de blanchissement n’ont pas affecté toutes les espèces de la même manière.
Les espèces bâtisseuses parmi les grandes perdantes
Les espèces du genre Acropora figurent parmi les plus durement touchées. À l’échelle des Antilles françaises, le bilan signale la perte de colonies bioconstructrices telles qu’Acropora palmata et Acropora cervicornis, deux espèces qui participent à la formation de la structure récifale.
En Martinique, Acropora palmata a subi des pertes particulièrement sévères. Après le blanchissement de 2023, cette espèce faisait partie, avec Agaricia humilis et Porites porites, des coraux pour lesquels des mortalités proches de 90 % des colonies ont été rapportées. Le phénomène de 2024 l’a de nouveau fortement affectée : une mortalité de l’ordre de 90 % a alors été observée chez Acropora palmata, Porites porites et Madracis auretenra.
Cette succession de pertes est importante au-delà du seul recul numérique. Toutes les espèces coralliennes ne jouent pas le même rôle dans l’architecture du récif. La disparition ou la forte raréfaction des espèces bioconstructrices modifie progressivement la structure des communautés présentes.
Des espèces paraissant plus résistantes deviennent prédominantes
À l’inverse, certaines espèces semblent avoir mieux traversé les épisodes récents. Le rapport relève, à l’échelle antillaise, la prédominance croissante de coraux paraissant plus résistants au blanchissement, parmi lesquels Porites astreoides, Madracis decactis, Siderastrea siderea et Siderastrea radians.
La tendance se retrouve dans les observations martiniquaises. En 2025, les peuplements coralliens suivis sont principalement dominés par Porites astreoides, Siderastrea siderea, Millepora spp. et Madracis decactis.
Le second blanchissement a également révélé des différences de sensibilité. Montastraea cavernosa, Orbicella annularis et Orbicella faveolata ont été moins touchées qu’en 2023, ce que le rapport présente comme le signe d’une certaine résistance.
Le paysage récifal qui se dessine après les deux épisodes successifs n’est donc pas simplement celui d’un récif moins abondant. Il correspond aussi à une communauté différente, façonnée par la vulnérabilité variable des espèces face au stress thermique.
Des récifs moins complexes sur le plan structurel ?
Cette recomposition soulève une autre question : les espèces qui résistent davantage peuvent-elles assurer les mêmes fonctions que celles qui disparaissent ?
Le bilan de l’IFRECOR apporte ici un élément essentiel. Plusieurs espèces devenant prédominantes sont de plus petite taille, avec parfois des colonies morcelées ou encroûtantes. Elles contribuent ainsi moins à la structuration tridimensionnelle des récifs que les grandes espèces bioconstructrices.
Autrement dit, la présence persistante de coraux ne signifie pas nécessairement le maintien d’un récif identique dans sa forme et son fonctionnement. La composition des communautés compte autant que leur seule abondance. Le rapport indique d’ailleurs que ces changements auront un impact sur les fonctionnalités écologiques des récifs coralliens des Antilles.
En Martinique, cette évolution intervient dans un contexte déjà fortement dégradé. En 2025, les communautés benthiques des cinq stations du réseau GCRMN suivies sont dominées par les peuplements algaux, tandis que trois d’entre elles présentent une couverture corallienne inférieure à 5,5 %.
Les blanchissements de 2023 et 2024 ont ainsi laissé une empreinte qui dépasse la mortalité immédiate. À mesure que certaines espèces sensibles reculent et que d’autres prennent davantage de place, c’est la physionomie même des communautés récifales martiniquaises qui évolue. Une transformation encore en cours, dont les effets ne se mesureront pas seulement au nombre de coraux présents, mais aussi à la capacité des récifs futurs à conserver leurs fonctions écologiques.
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