
Pour renforcer sa résilience alimentaire, la Martinique doit produire davantage localement tout en réduisant le recours aux pesticides. Les résultats du projet ECOPHYTO PUMAT montrent que ces deux ambitions ne pourront progresser ensemble qu’à une condition : ne pas faire supporter aux seuls agriculteurs le coût de la transition. Formation, équipements, débouchés, rémunération et organisation des filières deviennent des leviers aussi importants que les solutions techniques.
Le défi ne peut pas être résumé à une simple injonction : utiliser moins de pesticides. Pour la Martinique, il s’agit de faire évoluer les pratiques agricoles tout en maintenant une production locale accessible et économiquement viable.
Les chiffres mesurent l’ampleur de l’enjeu. La production martiniquaise de fruits et légumes ne couvre qu’environ 40 % des besoins de la population, tandis que 90 % des calories consommées sont importées. Dans le même temps, les consommateurs interrogés disent rechercher des produits locaux, mais restent attentifs à leur prix.
Comment produire davantage, réduire la dépendance aux importations et diminuer l’usage des produits phytopharmaceutiques sans fragiliser ceux qui cultivent ? C’est la question étudiée par le projet ECOPHYTO PUMAT, « Pour un maraîchage attractif en Martinique ».
Une transition déjà engagée
Porté par le CIRAD avec INRAE, la Direction de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt, la Chambre d’agriculture, l’Institut technique tropical, l’Université des Antilles et l’association TANOU BIO, le projet s’appuie sur des enquêtes conduites auprès de plus de 400 exploitations et de plus de 500 consommateurs martiniquais.
Les résultats montrent que les pratiques sont beaucoup plus diverses qu’on pourrait le penser. Dans les filières légumières de Martinique et de Guadeloupe, le recours aux produits phytopharmaceutiques est déjà inférieur à la moyenne nationale. En Martinique, leurs ventes, toutes filières confondues, avaient diminué de 9,4 % en 2022, même si le glyphosate demeurait la substance active la plus vendue.
Près de la moitié des exploitations ayant plusieurs activités déclarent ne pas utiliser de produits phytopharmaceutiques de synthèse. Cette proportion atteint 23 % parmi les exploitations produisant principalement pour leur propre consommation et 19 % dans les grandes exploitations.
Dans plus d’une exploitation étudiée sur deux, les producteurs combinent déjà pratiques agroécologiques et recours ponctuel à certains traitements. La transition est donc en cours, mais elle avance à des rythmes différents selon la taille des exploitations, les cultures, les moyens disponibles et les débouchés.
Il n’existe pas de solution unique

Le projet PUMAT identifie plusieurs moyens de réduire l’usage des produits phytopharmaceutiques : le paillage, les rotations culturales, les actions préventives contre les ravageurs et les maladies, les produits d’origine naturelle et certaines solutions de biocontrôle.
Ces pratiques doivent cependant être adaptées aux cultures et aux bioagresseurs présents. Leur efficacité dépend également du climat, du sol, des équipements disponibles et de l’organisation du travail.
« Les travaux identifient des combinaisons de pratiques à adapter aux conditions locales », explique Laurent Parrot, chercheur au CIRAD.
L’objectif n’est donc pas de remplacer mécaniquement un produit par un autre. Il faut repenser progressivement l’ensemble du système de production, en privilégiant la prévention et en évitant que la réduction des pesticides ne provoque une hausse excessive du temps de travail ou des charges.
Le revenu, principal verrou de la transition
La situation économique des producteurs constitue l’un des enseignements majeurs du projet. Parmi les exploitants interrogés, 95 % déclarent un revenu agricole mensuel inférieur à 1 500 euros. Pour 71 % d’entre eux, ce revenu est même inférieur à 1 000 euros.
Dans ces conditions, les agriculteurs disposent de marges très faibles pour investir dans de nouveaux équipements, tester des pratiques différentes ou supporter une éventuelle baisse de rendement.
Une transition agricole ne peut être durable si elle détériore encore la situation de ceux qui doivent la mettre en œuvre. La réduction des pesticides doit donc être accompagnée par des formations, des conseils techniques, des équipements adaptés, mais aussi par des débouchés plus sûrs et une meilleure rémunération des produits.
Organiser toute la filière
La transformation du maraîchage martiniquais ne concerne pas seulement les agriculteurs. Elle engage les organismes de recherche, les structures d’accompagnement, les organisations professionnelles, les distributeurs, les transformateurs, les pouvoirs publics et les consommateurs.
Les producteurs doivent pouvoir prendre le risque de faire évoluer leurs pratiques sans supporter seuls les conséquences économiques du changement. Cela suppose une organisation plus collective des filières et une meilleure répartition de la valeur créée par la production locale.
Le projet PUMAT montre finalement que la réduction des pesticides constitue autant un défi économique et territorial qu’un problème technique. La Martinique de 2050 ne pourra pas demander à ses maraîchers de produire davantage, avec moins de produits phytopharmaceutiques et à des prix accessibles, sans organiser collectivement les moyens de cette transformation.


