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Énergie : ce que le discours européen dit aussi à la Martinique

Réduire la dépendance aux énergies fossiles importées, produire davantage d’électricité localement, développer les renouvelables, mais aussi renforcer les réseaux et le stockage : devant les Nations unies, Ursula von der Leyen a présenté la transition énergétique comme un enjeu de souveraineté autant que de climat. Elle n’a pas cité la Martinique. Pourtant, lorsqu’on confronte son discours aux chiffres de notre système électrique, le parallèle est évident : l’île produit encore l’essentiel de son électricité à partir de combustibles extérieurs et doit désormais adapter son réseau pour accueillir davantage d’énergies renouvelables.

« Électrifier l’Europe, c’est la rendre plus indépendante. »

C’est probablement la phrase à retenir du discours prononcé par Ursula von der Leyen lors d’une réunion de haut niveau consacrée à l’action climatique et à la transition juste.

La présidente de la Commission européenne part d’un constat : la dépendance énergétique n’est plus seulement une question environnementale, elle constitue une vulnérabilité économique et stratégique.

Elle prend pour exemple la crise du gaz russe. Avant 2022, 45 % du gaz consommé dans l’Union européenne provenait de Russie. L’Europe a depuis diversifié ses approvisionnements et accéléré ses investissements dans les énergies renouvelables et le nucléaire.

Ursula von der Leyen souligne surtout le coût de cette dépendance aux combustibles fossiles importés. Selon les chiffres qu’elle a présentés devant les Nations unies, les tensions autour du détroit d’Ormuz ont alourdi de 90 milliards de dollars la facture européenne des combustibles fossiles importés, sans que l’Europe reçoive davantage d’énergie.

Pour elle, produire localement une énergie décarbonée revient donc à gagner simultanément sur trois tableaux : le climat, le coût de la dépendance extérieure et la sécurité énergétique.

En Martinique, encore près des trois quarts de l’électricité d’origine fossile

Le raisonnement prend une dimension particulière lorsqu’on l’applique à une île comme la Martinique.

Notre système électrique est une zone non interconnectée. Contrairement à l’Hexagone, la Martinique ne peut pas s’appuyer sur les grands réseaux électriques européens pour compenser à tout moment un déficit ou un excédent de production. L’électricité consommée doit être produite et équilibrée localement.

Or la dépendance aux énergies fossiles demeure forte.

En 2024, la Martinique a produit environ 1 550 GWh d’électricité. Selon les données EDF reprises par l’IEDOM, 75,3 % de cette production provenait encore des énergies fossiles et 24,7 % des énergies renouvelables. Dix ans auparavant, les renouvelables ne représentaient que 5,8 % du mix électrique.

Dans le détail, en 2024, la biomasse représentait 14,7 % de la production électrique, le photovoltaïque 6,8 %, l’éolien 1,5 % et l’incinération 1,7 %.

La situation s’est améliorée en 2025. Selon les chiffres présentés par EDF Martinique, la part des renouvelables est montée à 27,3 % du mix électrique, contre environ 25 % en 2024.

Autrement dit, un peu plus d’un quart de notre électricité est désormais renouvelable. Mais près des trois quarts restent encore liés à des moyens thermiques ou à des combustibles dont le territoire dépend largement de l’extérieur.

Le solaire avance

Le photovoltaïque est l’une des filières qui progressent le plus visiblement.

En 2024, il avait produit environ 105 GWh d’électricité, contre 100 GWh en 2023 et 84 GWh dix ans auparavant.

EDF recensait par ailleurs début 2025 environ 1 350 installations photovoltaïques en Martinique.

Mais augmenter le nombre de panneaux solaires ne suffit pas. Et c’est précisément là que le discours d’Ursula von der Leyen rejoint l’un des principaux défis martiniquais.

Produire davantage ne suffit plus

La présidente de la Commission européenne insiste sur un problème désormais central : l’Europe développe rapidement ses capacités renouvelables, mais les réseaux ne progressent pas toujours au même rythme.

Selon les chiffres qu’elle a présentés, plus de 80 GW de nouvelles capacités renouvelables ont été installés en un an dans l’Union européenne, tandis qu’une capacité six fois supérieure attendrait encore d’être connectée.

« La transition énergétique ne consiste plus seulement à construire des moyens de production. Il faut aussi disposer des réseaux, du stockage et des outils de pilotage capables de les accueillir. »

La Martinique rencontre précisément cette problématique.

Le Schéma de raccordement au réseau des énergies renouvelables, le S2REnR, avait été conçu pour permettre l’accueil de 142 MW supplémentaires de production renouvelable.

Mais la dynamique des projets a accéléré.

Au 1er janvier 2025, 127 MW de capacités renouvelables étaient en service et environ 101 MW supplémentaires étaient en file d’attente, contre seulement 21 MW en attente lors de l’approbation initiale du schéma.

Durant la seule année 2024, 21,4 MW de nouveaux projets renouvelables, tous photovoltaïques sans stockage, sont entrés dans cette file d’attente. EDF indiquait également que les capacités prévues par le schéma étaient pratiquement épuisées dans le nord de l’île.

La question martiniquaise n’est donc plus seulement de savoir si des producteurs souhaitent développer les renouvelables. Il faut désormais être capable de les raccorder.

Une nouvelle capacité cible de 175 MW

Le sujet est suffisamment important pour avoir entraîné une révision du schéma martiniquais.

En mars 2026, le préfet de la Martinique a fixé à 175 MW la nouvelle capacité cible de raccordement des énergies renouvelables. EDF SEI doit désormais élaborer le nouveau schéma permettant au réseau d’absorber cette puissance supplémentaire.

Cette décision donne une résonance très concrète aux propos tenus par Ursula von der Leyen.

Le développement des renouvelables impose désormais de raisonner simultanément sur quatre éléments : production, réseau, stockage et consommation.

Dans une île, cette équation est encore plus sensible. Une production solaire importante à midi ne répond pas nécessairement à une forte consommation quelques heures plus tard. Sans stockage, effacement ou pilotage de la demande, l’électricité produite et l’électricité consommée doivent rester équilibrées à chaque instant.

L’objectif demeure extrêmement ambitieux

La Programmation pluriannuelle de l’énergie de la Martinique est élaborée conjointement par l’État et la Collectivité territoriale de Martinique. Elle est distincte de la PPE nationale et traite notamment de la sécurité d’approvisionnement, de la consommation, du développement des renouvelables, du stockage et des réseaux.

La trajectoire affichée est particulièrement ambitieuse : tendre vers l’autonomie énergétique et vers une production électrique reposant entièrement sur les énergies renouvelables.

Les scénarios préparatoires de la révision de la PPE montrent toutefois l’ampleur de la marche à franchir. Dans les travaux publiés par la DEAL, la part des renouvelables dans le mix électrique était évaluée à 25 % en 2022, avec une trajectoire comprise entre 48 et 65 % en 2028 et 100 % à terme.

L’autonomie énergétique globale, qui ne concerne pas seulement l’électricité mais également les transports et les autres consommations énergétiques, était pour sa part évaluée à seulement 10 % en 2022.

Il faut donc distinguer deux notions souvent confondues : produire une électricité renouvelable et atteindre l’autonomie énergétique de l’île.

Même un système électrique fortement décarboné ne supprimerait pas à lui seul notre dépendance aux produits pétroliers, notamment dans les transports.

Et la voiture électrique dans tout cela ?

C’est ici que l’objectif européen d’électrification rejoint directement le débat martiniquais sur la mobilité.

Remplacer progressivement une partie des véhicules thermiques par des véhicules électriques permet de déplacer la consommation d’énergie du carburant vers l’électricité. Mais l’intérêt énergétique et environnemental de cette évolution dépend directement de la manière dont cette électricité est produite et du moment où les véhicules sont rechargés.

Avec un mix électrique encore majoritairement dépendant des combustibles fossiles, électrifier le parc automobile sans décarboner parallèlement la production électrique ne règle donc qu’une partie du problème.

À l’inverse, plus la part du solaire, de l’éolien, de la biomasse et d’autres productions locales augmente, plus l’électrification des transports peut contribuer à réduire les importations de carburants.

La voiture électrique doit ainsi être regardée comme une composante d’un système beaucoup plus large comprenant production renouvelable, stockage, bornes de recharge, pilotage des heures de recharge et renforcement du réseau.

La transition devient une question de souveraineté

Ursula von der Leyen fixe à l’Europe l’objectif de doubler la place de l’électricité dans les usages énergétiques d’ici à 2040. Elle estime que cette électrification pourrait permettre à l’Union européenne de réduire de 260 milliards d’euros par an ses importations de combustibles fossiles.

Ces 260 milliards ne constituent évidemment pas une économie directement transposable à la Martinique. Mais le raisonnement économique mérite d’être posé à l’échelle de notre territoire.

Chaque quantité d’énergie produite localement plutôt qu’importée peut contribuer à réduire une dépendance extérieure. Encore faut-il que les investissements nécessaires soient réalisés et que cette transition reste économiquement supportable pour les ménages et les entreprises.

La Martinique dispose de soleil, de vent, de biomasse, de déchets valorisables et d’autres ressources potentielles. Elle dispose également d’un tissu d’entreprises et de compétences qui peuvent participer à cette transformation.

Mais les chiffres montrent aussi le chemin restant à parcourir : 27,3 % d’électricité renouvelable en 2025 signifie que près des trois quarts du mix électrique ne sont toujours pas renouvelables.

Dans le même temps, plus de 100 MW de projets renouvelables étaient déjà en attente début 2025 et le territoire prépare désormais son réseau à accueillir 175 MW de capacités supplémentaires.

« La question n’est plus seulement de savoir combien d’énergies renouvelables nous pouvons produire, mais comment transformer l’ensemble du système énergétique martiniquais pour réduire réellement notre dépendance extérieure. »

À Bruxelles comme en Martinique, la transition énergétique change ainsi progressivement de nature. Elle reste une politique climatique. Mais elle devient aussi une politique de réseau, d’investissement, de mobilité et, de plus en plus, de souveraineté énergétique.

Philippe Pied


Sources : Commission européenne, discours d’Ursula von der Leyen lors de la réunion de haut niveau sur l’action climatique et la transition juste ; EDF Martinique et EDF SEI ; IEDOM, rapport annuel économique Martinique ; DEAL Martinique, Programmation pluriannuelle de l’énergie et S2REnR.

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